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"De Puerto Montt à Puerto Natales, tribulations anthropologiques autour du voyage et sur les traces des nomades au sud du Chili"

Développer le tourisme est un défi singulier. Tout est possible, surtout le pire. Ce livre rend compte d’un travail de recherche sur le potentiel touristique de la Patagonie chilienne. Mais quel tourisme ? En quels endroits ? Avec qui et dans quelles conditions, dans une société qui fabrique, ici comme ailleurs, ses propres maux ? Ce sont autant de questions que se sont posés un groupe de chercheurs français et chiliens. De leur collaboration, est née une série d’ouvrages. L’Institut français du Chili revient aujourd’hui sur leur dernière publication. Entretien avec l’auteur Franck Michel.

"Le tourisme est une activité qui vend du rêve, ne l’oublions pas, et parfois ce rêve se passe allégrement de la réalité. En poussant le bouchon, on dira que le tourisme, par conséquent, est une fiction."

(…) Le livre tient en quelque sorte presque autant de la fiction que de l’essai. Les trois styles évoqués – anthropologique, littéraire et journalistique – se matérialisent sur le papier par des écrits qui mêlent et renvoient tour à tour à trois autres "styles" complémentaires : le récit de voyage classique ; l’essai autour de l’histoire, la culture et la société patagonienne ; la socio-anthropologie des tourismes et des voyages. Ainsi ce libre essai passe-t-il allègrement d’un genre littéraire ou d’un sujet à l’autre sans se soucier de rationaliser le propos ou de le ranger dans des cases ou des disciplines. Aussi, ces chroniques anthropo-littéraires, si l’on peut dire, ne se classent pas facilement sur un rayon chez les libraires ! "Sortir du cadre", "refuser la norme", "dépasser les bornes" et "avancer à contre-courant" sont quelques-unes des réalités devenues indispensables pour tout le monde, sédentaires et nomades, et en passant dans l’édition aussi la sédition attend son heure, pas uniquement adressées à celles et à ceux qui se destinent à "faire la route" en Patagonie. Chacun prend son chemin. (…)

Un voyage n’est jamais gagné d’avance mais celui-ci, qui si tout va bien devrait se dérouler paisiblement au sud du Chili, commence décidément bien. Sous l’égide bienveillante d’un Francisco Coloane, écumeur des mers à la plume bien trempée, fin connaisseur de tous ces lieux que je tenterai modestement d’aborder. Basé momentanément au cœur de la Patagonie, à Coyhaique (Aysén), je monte dans l’avion à Balmaceda pour atterrir à Puerto Montt, début du périple de trois mois qui va m’amener, tranquillement, du nord au sud de la Patagonie. Enfin plutôt d’une Patagonie. Car chacun définit ce mythe géographique selon ses désirs, ses fantasmes ou… ses intérêts ! Ma Patagonie se focalise sur Aysén, ou "XIe Région" selon la froide terminologie administrative chilienne, cette immense partie de la Patagonie à la densité plus que faible et dont le territoire est un brin oublié des grands opérateurs touristiques mondiaux. Mon objectif est de longer le littoral, d’emprunter la route maritime au moins autant que la terrestre, plus fréquentée, et bientôt – car le progrès n’attend pas, surtout au Chili – goudronnée du nord au sud ! Le progrès voulu par presque tous est aussi l’assassin attitré de la magie d’une certaine vision – utopiste, romantique ou idéaliste – du voyage. De la vie aussi. Comment, dans notre monde vorace, où trop souvent l’avoir prime sur l’être, "avoir" en même temps le beurre et l’argent du beurre ? La route moderne et le calme habituel ? Entre la vitesse et la lenteur, le choix est parfois inévitable : on ne roule pas à cent à l’heure en trottinette, même à fond sur la Carretera Austral ! (…)

La Patagonie fascine au-delà de la raison. Blaise Cendrars y songe alors qu’il se trouve à mille lieues et plus sur terre, dans la lointaine Sibérie, en train de rédiger ses proses à bord du Transsibérien. Quand on est loin, on en rêve ; quand on y est, on la vit ; quand on y reste, on la subit. Mythe et exotisme croissent sur le mode fascinant ou extravagant de la transgression et surtout du travestissement de la réalité.

La Patagonie est un paradis pour les transfuges, pour les opportunistes comme pour les utopistes, pour les fuyards aussi, mais plutôt un enfer pour les bagnards qui ne furent pas tous fatalement des bâtards. L’histoire du voyage se confond parfois avec celle des transfuges, ainsi qu’avec celle des transferts qui ne sont pas seulement aériens ou même géographiques mais plus encore psychologiques. Le syndrome de Stendhal – ou plutôt celui de Florence – est sans doute le plus connu de ces chocs de voyage. En 1817, l’écrivain – peut-être en rouge et en noir – sort en titubant de la basilique de Santa Croce à Florence : trop d’émotions fortes devant tant de beauté artistique ont rendu l’écrivain fébrile au point de marcher "avec la crainte de tomber". Il sera le premier touriste ainsi déclaré en transe après avoir admiré des tableaux de maîtres. D’autres syndromes suivront, comme celui de Jérusalem – concernant les férus de religion qui seront tourmentés par le trop-plein spirituel – ou encore celui de Paris – qui lui concerne les Japonais épris par le romantisme de la cité des Lumières, et qui – suite au coup de foudre culturel – ont bien du mal à revenir à la réalité ambiante. Mais ce n’est pas que l’Orient qui se pâme devant l’Occident, l’inverse est plus vrai encore ainsi qu’on peut le constater avec ces "fous de l’Inde", comme les a joliment surnommé le psychiatre Régis Airault, parlant de ces jeunes Occidentaux en quête de sens et du rêve indien et qui, en face de l’altérité radicale, se perdent dans de violents délires ou nagent en plein sentiment océanique. Ce phénomène de déréalisation n’est pas le propre du voyage mais ce dernier y contribue fortement. Pour ma part, après Florence, Jérusalem, Paris et l’Inde, j’ajouterai volontiers une autre destination à ce florilège de syndromes qui animent ou accablent les voyageurs : le syndrome de la Patagonie, avec l’illusion de la retraite finale, de la solitude absolue, de la symbiose définitive avec la nature, la folie des grands espaces, infinis et inaccessibles, bref le mythe du bout du monde. Là aussi, les effets peuvent être spectaculaires ! (…)



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